CHAPITRE XVI
DISCUSSIONS
En arrivant à l’hôtel, nous trouvâmes Japp qui nous attendait.
— Avant d’aller me coucher, j’ai voulu venir bavarder un peu avec vous, nous dit-il.
— Cela va bien ? demanda Poirot.
— Pas trop bien, si vous tenez à le savoir. Pouvez-vous m’aider de vos lumières, monsieur Poirot ?
— Quel point dois-je éclairer ?
— Monsieur Poirot, je voudrais particulièrement savoir votre opinion sur la présence de la même femme en deux endroits différents.
— Tiens !… J’allais précisément vous poser la même question. Connaissez-vous Carlotta Adams ?
— J’ai entendu prononcer ce nom-là, mais je ne saurais dire où.
Poirot lui fournit les éclaircissements nécessaires et lui dit les conclusions auxquelles nous étions arrivés.
— Ma foi, c’est peut-être elle, en effet, dit Japp. Les vêtements, le chapeau, les gants… et la perruque blonde. Monsieur Poirot, vous êtes inégalable ! Toutefois, j’estime que vous exagérez un brin. Rien ne prouve qu’on ait tué Carlotta Adams. Carlotta Adams est coupable de l’assassinat, aucun doute là-dessus. Mais je découvre d’autres interprétations à son geste. Elle est allée voir lord Edgware pour son propre compte… peut-être pour le faire chanter, puisqu’elle avait fait allusion à une grosse somme qui devait lui revenir. Une querelle s’est élevée entre eux. Elle l’a tué. Une fois rentrée chez elle, affolée par ce crime commis sans préméditation, elle a pris une forte dose de véronal.
— Cette explication vous suffit ?
— Bien sûr, il reste maints détails que nous ignorons encore. Toutefois, cette version me paraît bonne. Je prétends, d’autre part, que le déguisement et le crime sont deux faits totalement étrangers l’un à l’autre. Je n’y vois qu’une curieuse coïncidence !
Poirot ne partageait pas cet avis, je le savais. Cependant, il répondit sans se compromettre :
— Oui, c’est possible !
— Et que pensez-vous de cette troisième solution ? La farce du déguisement était innocente en soi, mais quelqu’un en a eu vent et s’en est servi pour perpétrer le crime ? Hein, cette idée n’est pas mauvaise ? Pourtant, je préfère la première. Quel lien existait-il entre la jeune artiste et le lord, nous l’apprendrons plus tard.
Poirot parla de la lettre écrite par Carlotta à sa sœur d’Amérique et Japp opina que cette lettre pouvait être d’un grand secours.
— Je vais m’en occuper immédiatement, déclara-t-il, prenant une note sur son calepin.
— Plus j’y songe, et plus j’incline à accuser cette femme, ajouta-t-il. Quant au capitaine Marsh, le lord actuel, il a un alibi. Invité des Dortheimer, de riches juifs de Grosvenor Square, il a passé la soirée à l’Opéra. J’ai vérifié. Il a dîné en leur compagnie avant le théâtre et ensuite ils ont soupé au restaurant Sobranis. Et voilà.
— Et miss Geraldine ?
— Vous voulez parler de la fille de lord Edgware. Elle était également sortie. Elle dîna chez des gens nommés Carthew West, qui la conduisirent au théâtre et la ramenèrent chez elle vers minuit moins le quart. La secrétaire de lord Edgware me semble une femme capable et honnête. Mais il y a le maître d’hôtel. Celui-là ne me plaît guère. Il y a quelque chose de louche dans la façon dont il est entré au service de lord Edgware. Je l’étudie sous tous les angles, mais jusqu’ici je ne lui découvre aucun motif de tuer son maître.
— Pas de faits nouveaux ? lui demanda Poirot.
— Si. Il est bien difficile de juger de leur importance. D’abord, la clef de lord Edgware manque.
— La clef de la porte d’entrée ?
— Oui.
— Cela semble intéressant.
— Comme je viens de le dire, ce fait présente une grande importance ou pas la moindre. Autre chose : lord Edgware avait touché un chèque hier – oh ! pas une très grosse somme – une centaine de livres. En prévision de son voyage à Paris, il s’était fait remettre de l’argent français. Eh bien, cette somme a disparu.
— Qui vous l’a dit ?
— Miss Carroll. Elle-même a encaissé le chèque. Et j’ai constaté que les billets n’y étaient plus.
— Où étaient-ils hier soir ?
— Miss Carroll l’ignore. Elle les a remis à lord Edgware vers le milieu de l’après-midi. À ce moment-là, lord Edgware travaillait dans son cabinet. Il a pris l’enveloppe de la banque renfermant les billets et l’a posée près de lui sur la table.
— Cela complique les choses, observa Poirot.
— Ou bien les simplifie. À propos… la blessure…
— Eh bien ?
— Le docteur ne croit pas qu’elle ait été faite avec un canif ordinaire, mais avec une lame très effilée et d’une forme spéciale.
Poirot eut l’air songeur.
— Le nouveau lord Edgware, reprit Japp, insiste sur sa plaisanterie, qui n’est pourtant pas très drôle. Il s’amuse beaucoup de se voir soupçonner de meurtre. N’est-ce pas bizarre ?
— Oui, dit Poirot.
— La mort de son oncle est pour lui providentielle, ajouta l’inspecteur. Le voilà maintenant dans cette demeure somptueuse.
— Où habitait-il avant ?
— Martin Street, une rue qui donne dans Saint-George’s Road, un quartier peu reluisant.
— Vous pourriez en prendre note, Hastings.
Je le fis sans en comprendre la raison. Puisque Ronald vivait à Regent Gate, quelle nécessité de noter son adresse précédente ?
Japp se leva.
— Pour moi, c’est miss Adams la coupable. Je vous félicite d’avoir découvert cela, monsieur Poirot. Malheureusement, je ne discerne pas le mobile qui aurait poussé cette femme au crime.
— Je connais une personne qui possède un mobile très plausible et à laquelle vous ne prêtez aucune attention, remarqua Poirot.
— Qui ça ?
— Le gentleman qui, d’après la rumeur, désirait épouser la femme de lord Edgware. En d’autres termes, le duc de Merton.
— Il a certainement un mobile, dit Japp en riant, mais un homme dans sa situation ne peut vraisemblablement s’abaisser à commettre un assassinat. En tout cas, il se trouve à Paris.
— Alors, sérieusement, vous ne le considérez pas comme suspect ?
— Et vous, monsieur Poirot ?
S’esclaffant devant l’absurdité d’une telle idée, Japp nous quitta.